Ecrits·Promenades

Des nouvelles de Famagouste

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L’ordre disait, après la formule d’affection consacrée : 13 rue G. S., 1076 Varosha, Varosia, Ammochostos, Marash, Gazimagusa, Famagouste. Le début restait en revanche illisible, rongé par ce qui ressemblait à du sable et dégageant une odeur salée, marine. Alma trouva facilement, coupant à travers de larges avenues où des grenades vertes et une moiteur mûre roulaient librement dans la nuit. On voyait par les murs ; des intérieurs dépouillés, parfois une piscine se révélaient sans laisser voir un seul occupant. Lou l’attendait déjà devant la porte et ne put dissimuler sa déception en la voyant, de même qu’après quelques pas seulement, Alma ne put s’empêcher de parler de la veille.

« — Tous étaient si fébriles, c’est quelque chose que je n’avais encore jamais vu, — Moi si » répondit Lou, tout en sachant que tout geste révélait son agacement au sujet de l’autopsie. Tout le monde ne pensait qu’à cela, bien sûr, et Alma ne faisait pas exception ; ce qui lui laissait peu de possibilités d’oublier la grappe d’événements attachés les uns aux autres par un fil jusqu’ici d’une admirable résistance. Inutile de s’attarder sur le sujet : Alma ne demanderait et ne donnerait pas d’explication, même si Lou trouvait étrange de devoir passer cette nuit avec quelqu’un qu’elle connaissait si peu. Elle avait sans doute dû exprimer un intérêt quelconque et envoyer l’ordre dans la journée, ce qui l’irritait, mais Alma se trouvait désormais dans des lieux qu’elle n’avait jamais connus et n’aurait jamais dû voir, ce dont Lou était pleinement responsable. À force de nuits seules entre les immeubles de la capitale, elle aurait pourtant préféré une voix et une présence familières ici, à défaut d’une franche hostilité (qui facilitait toujours ces missions). C’était en effet toute l’aide qu’elle recevrait pour ce qu’il y avait à faire ce soir, même si l’ordre manquait de clarté à ce propos. Elles tournèrent au coin de la rue descendante, devant le kiosque du ministère, puis se glissèrent entre les voitures qui masquaient un passage au milieu des caroubiers et d’un mur de climatiseurs. Leurs chaussures faisaient résonner doucement la grille au sol et l’éclat des feux rougissait parfois brièvement leur visage (car rien n’arrêtait jamais vraiment les voitures à Nicosie).

Elles étaient encore loin de Famagouste lorsqu’elles débouchèrent rue des Boutiques-à-louer, devant l’échelle que Lou avait repérée au préalable ; toutes deux se hissèrent alors jusqu’au toit d’un immeuble assez haut pour surplomber la ville et surtout après sa frontière. On voyait se découper la colline de la capitale et s’étaler par-dessus de larges bandes rouges, ainsi qu’une plus large encore au centre, blanche et ornée d’un sourire très distinct depuis leur observatoire. Sans prêter aucune attention à ce dont Lou n’arrivait pas se détourner, Alma déplia un pont entre leur immeuble et un autre adjacent, légèrement en contrebas. « Il ne m’en reste plus beaucoup », remarqua-t-elle en sortant de sa poche ceux qui s’y trouvaient ainsi qu’une paire de ciseaux pour les découper, par souci d’économie. « Pourquoi c’est toi qui les as ? » s’indigna Lou, autant de ce fait que du ton d’évidence de sa compagne. Toutes deux avaient franchi le pont, un édifice en cuivre sans cohérence, et Alma, qui essuyait alors ses ciseaux, parut pour la première fois sincèrement surprise : « Mais tu en as aussi, dit-elle en désignant le pont d’un signe de tête. J’ai dû te l’emprunter. »

Lou ne put s’empêcher de rire, sceptique :  « — Impossible, il n’est pas vert.

— Pas encore » répondit Alma en haussant les épaules, l’air d’indiquer qu’elle n’était pas en mesure d’en parler. La neige, qui tombait à gros flocons depuis quelques minutes, s’arrêtait enfin, laissant une couche dure sur les toits, blanc sur Blanche, pour à peine un instant de plus.

La ville était poussiéreuse, salie, coupée, aux vitrines béantes et aliénée partout, plus encore à mesure qu’elles lançaient et franchissaient leurs derniers ponts, s’approchant ainsi de la ligne verte. À force de marcher et de revoir les remparts, le marché dépouillé et le quartier populaire, toutes deux en avaient désormais la certitude : Nicosie serait toujours la même. Elles avaient beau vivre ici depuis longtemps déjà et savoir où elles devaient se rendre, sa géographie leur résistait et se dérobait immanquablement. Lou, qui n’était que peu sortie depuis son arrivée, craignant le soleil, les voitures, les mines et la solitude de la ligne verte, goûtait donc le calme de cette soirée. En bas, hibiscus, bougainvilliers et ces buissons avec leurs drôles de petites fleurs mauves bruissaient et couvraient les injures écrites sur les façades. La plupart comportaient des informations incompréhensibles mais capitales, et semblaient encore plus violentes que dans ses souvenirs.

Elle se tourna vers Alma, qu’elle avait pourtant déjà autant regardée que Nicosie : plus petite qu’elle, les cheveux plus clairs et plus courts, les yeux plus sombres et un air grave et bon qui ne lui était pas familier. Mais ainsi qu’à l’égard la ville, elle ne se décidait pas entre une aversion antique et l’affection rude qui survient après une proximité forcée, oubliant même combien Alma lui avait semblé inconnue quelques allées plus tôt. Aussi la regardait-elle, à mesure qu’elles s’enfonçaient dans la ville puis dans la frontière elle-même, en plein sur la ligne verte, comme les ruines vides depuis bien plus que des années.

Celle-ci dispensait des soins aux personnes qui s’y cachaient à l’aide de plantes et de conseils pratiques, laissant à Lou la charge des conseils immatériels, aussi indispensables que l’armoise ou l’achillée. Elles reprenaient ensuite leur route et un motif régulier de chants et remèdes, sereines et sûres, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne dans la ligne à soigner. La terre battue avait cédé au sable qui s’engouffrait partout, ainsi qu’à des plantes ligneuses et des fleurs claires comme du lait.

« Ma mère disait qu’elles envahiraient tout, dit Alma avec une pointe d’étonnement.

— Qu’est-ce que ta mère sait de Famagouste ? demanda Lou, peinée.

— Ma mère ne connaît que le sable : elle ne sait pas qu’on peut faire des bouquets pour les manger. C’est sans doute mieux. »

Elles étaient arrivées. C’était un lieu difficile, où les choses désiraient ardemment se séparer, se rétablir et se dessouder pour former un ensemble quelconque. Par-delà la masse des immeubles qui tenaient encore, droit devant, la ville ne s’étendait plus ; la mer s’engouffrait dans leurs armatures, rognant la plage comme une flèche grise. Plus à l’ouest, la terre s’abattait aussi mais avait formé une large baie, bordée d’oliviers et d’un massif montagneux très petit. Derrière, proche et inchangée, il y avait toujours la capitale. La plage n’était en réalité guère plus qu’une bande sablonneuse fermée par l’eau d’un côté, de l’autre par un grillage et des épineux empêchant tout accès aux habitations. Alma et Lou quittèrent leurs chaussures et s’approchèrent silencieusement assez proches pour lire les rares panneaux suspendus entre les ronces, devant la dernière limite.

Au milieu d’interdictions ordinaires, hormis la fin emportée par une vague, on lisait clairement sur une enseigne:

Défense de prendre du sable

alpha majuscule, thita, ita, ni, alpha

Seuls les morts ne travaillent pas

Amitiés,

13, rue G. S., 1076…

 


Je vous avais dit qu’un jour, je vous parlerais de Nicosie. Il m’arrive souvent de penser à elle et d’en rêver, ainsi qu’à d’autres choses.

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