Non classé

Véganisme et impact global

  « Le véganisme n’a pas le sens des priorités, alors que la planète se dégrade avec une rapidité inquiétante et que des hommes souffrent de la faim aux quatre coins du globe. »
  [vacat]
  « Extrémiste […] »
  [vacat]
« Les véganes mangent du soja […] Soja responsable […] Déforestation […] Véganes tout autant responsables, voire plus. »
« […] Je ne peux rien faire tout seul! […] Ca ne changera rien, alors pourquoi devrais-je me priver? »
  Les chroniques de la carotte opprimée, chapitre II: la sentence. Fragment trouvé dans une voiture abandonnée, daté de l’an MMXV.
6cf4b8b820fd10e63722ae9312d91f8c
Source: Pinterest

 

  Ce n’est pas moi qui vous enseignerai une leçon tôt apprise: le moindre de nos choix a un impact sur les autres et le monde dans lequel nous vivons: conscients de cette aptitude à influer sur ce qui nous entoure, nous adaptons ainsi à échelle individuelle comportements et décisions en fonction de ce principe. Aussi veillons-nous par exemple à nous montrer délicat dans nos propos pour ne pas blesser quelqu’un, ou à faire attention en voiture pour ne pas risquer de renverser un enfant imprudent. Impossible donc aujourd’hui de l’ignorer, tant les messages – parfois même de façon bien contradictoire – abondent pour nous faire prendre conscience que ces conséquences dépassent l’échelle individuelle, et que chaque geste a un impact plus global.

  Nous voici donc responsables de notre lieu de vie et de sa dégradation; certains actes, désormais largement véhiculé par l’enseignement primaire et secondaire dans le cadre des cours ou d’ateliers-conférences, ont désormais valeur d’habitude plus que de révolution. Tri des déchets, absence de sacs plastiques dans la plupart des magasins, chasse au gaspillage de l’énergie à travers des réflexes simples pour économiser eau et électricité…Ces aspects de la vie quotidienne sont désormais communs pour beaucoup (évidemment, certains ne se sentent malheureusement pas concernés), à force d’information, de répétition et de diffusion. Car savoir et comprendre, c’est pouvoir agir.

  En partant de ce fait, nous devons déjà reconnaître qu’au-delà de ces recommandations écologiques de base, nous n’en savons pas beaucoup plus; nous savons qu’un sac plastique jeté dans la nature mettra des centaines d’années à se dégrader, qu’il peut provoquer l’étouffement des animaux marins le confondant avec de la nourriture, l’horreur des marées noires et des villes polluées. Il nous arrive même de regarder d’un oeil noir les propriétaires de 4×4 rugissants, du haut de notre petit vélo. À l’heure où doit se tenir la COP21 à Paris, regardons plus en détail notre impact et réfléchissons ensemble.

Source: Nossa Advertising Agency

  Il va de soi que cette conscience est utile et qu’il faut bien entendu faire attention au quotidien. Dans ces débats, les véganes sont vus comme des personnes qui se trompent de cause, les promoteurs d’un mode de vie sans vision globale, et inutile. Il s’agit de montrer que l’impact environnemental et humain de l’élevage est l’affaire de tous, et qu’un mode de vie excluant les produits animaux, loin d’être une affaire personnelle, a au contraire des retombées directes et conséquentes.

  Face à cet impact, en effet, nos efforts quotidiens se perdent, gommés et invalidés par un secteur extrêmement polluant. Un récent rapport de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture) chiffre à 14,5% les émissions de gaz à effet de serre produites par l’élevage, sur le total des émissions d’origine humaine. Soit légèrement plus que le secteur des transports (13,5%), régulièrement pointé du doigt et vilipendé (avec raison) pour son caractère polluant. Les émissions du secteur laitier, étudié à part entière, constituent quant à elles 4% du total des émissions d’origine humaine.

  Pendant ce temps-là, un rapport de 2011 de la FAO conjecture que, entre 2005 et 2050, la demande de viande augmentera de 73 % et celle de lait de 58 %: de quoi gonfler encore des chiffres déjà inquiétants mais paradoxalement, peu médiatisés. Gourmand en ressources et polluant, l’élevage animal constitue pourtant une préoccupation écologique majeure. Pour rappel, l’élevage animal en France est en écrasante majorité intensif: la notion rassurante de « petit producteur » ne saurait ainsi constituer un argument pour la consommation de viande.

  • Un secteur d’activité gourmand en ressources naturelles

  Une accaparation non négligeable des sols

  L’élevage mobilise tout d’abord d’importantes ressources spatiales. Les chiffres sont éloquents; outre le schéma ci-dessus, on peut citer le cas de la France, où il faut quatre fois plus de surface pour produire une calorie animale qu’une calorie végétale, et où l’élevage emploie au total les deux 2/3 de la surface agricole disponible. À échelle mondiale, ce ne sont pas moins de 30% des terres émergées qui sont utilisées dans ce but: du fait d’une demande croissante, forêts disparaissent alors au profit de nouveaux espaces dévolus à cette activité, qu’il s’agisse de pâturages pour les bovins ou de terres destinées à cultiver la nourriture des animaux.

  La surface requise et la déforestation qui serait induite par une alimentation végétale est donc quantité négligeable en regard de celle qu’exige une alimentation omnivore; et ce d’autant plus que les pays occidentaux ne cultivent pas la nourriture destinée aux animaux sur leur propre sol. Ainsi, ce n’est pas moins de 22% de la production brésilienne de tourteaux de soja que la France -premier importateur d’Europe- importe en vue de nourrir les élevages. À échelle mondiale, 85% de la production de soja est destinée à l’alimentation des animaux d’élevage (1). Ne pourrait-on pas faire un autre usage de cette immense quantité de nourriture?

  Une consommation d’eau très importante

  L’élevage requiert également une quantité d’eau immense, pour les besoins des animaux en eau de boisson, mais aussi en raison de l’irrigation des aliments qu’ils consomment; à l’heure où de nombreux pays se trouvent en situation de stress hydrique, que l’eau potable devient une denrée de plus en plus chère et dont nous connaissons le potentiel limité, il est nécessaire de constater la différence de consommation en eau entre agriculture végétale et élevage: ainsi, si 5000L litres d’eau sont nécessaires pour produire 1000 kcal d’origine animale, 1000 kcal d’origine végétale n’en demandent que 1000 (2).

  Si l’on examine la quantité de nourriture par jour absorbée par un français, soit 2500 kcal en moyenne, dont 46% d’origine animale (tous produits animaux confondus) pour un omnivore, et la quantité d’eau nécessaire pour produire ces calories, le bilan est sans appel: manger végétalien durant une journée permet une économie de 5400 litres d’eau. De quoi réduire par comparaison les bains quotidiens et les robinets laissés un peu trop souvent ouverts à une bagatelle.

  Ce chiffre exorbitant démontre qu’une action à échelle individuelle est loin d’être dérisoire et sans commune mesure avec les petits gestes du quotidien que nous connaissons. Aussi, si devenir végane vous semble trop compliqué pour l’instant, mais que vous souhaitez tout de même alléger cet impact énergétique, pourquoi ne pas participer à des initiatives telles que le Meatless Mondayle défi Veggie proposé par l’AVF, ou vous inspirer des menus VG du vendredi?

  Un coût énergétique élevé

  De même que la production de calories animale exige davantage de surface terrestre et d’eau, elle nécessite 6 à 20 fois (en fonction de l’animal) la quantité d’énergie fossile requise pour la production de protéines végétales (soja), ainsi que l’expose l’American Journal of Clinical Nutrition (3). Une part importante de cette énergie provient de la production des engrais (engrais azotés et phosphorés provenant de la combustion d’énergies fossiles ou de sources non renouvelables (4)), dont 52% sont destinés aux besoins de l’élevage en France.
  Outre l’élevage d’animaux terrestre, la pêche en est également une importante consommatrice, à raison d’une quantité d’énergie fossile 14 fois supérieure à celle nécessaire pour produire des protéines végétales (5). Les poissons issus de l’aquaculture, quant à eux, sont tout autant énergivores que l’élevage terrestre (6).

  • Un facteur polluant de taille

  Non content d’accaparer un nombre toujours croissant de ressources qui nous sont pourtant précieuses, l’élevage est également un secteur très polluant. Ainsi que nous l’avons vu, il l’est davantage que le secteur des transports. Parmi les 1/7 de ses émissions totales, 45% sont dus au transport des aliments destinés aux animaux  (dont 9 % imputables à la déforestation liée à l’extension des cultures et des pâturages), 39% à la digestion des ruminants, 10% au stockage et de l’utilisation du lisier, et 6% au transport, abattage et stockage des animaux. Quant à l’industrie des produits laitiers, la FAO a évalué à 4% sa contribution aux émissions de gaz à effets de serre d’origine humaine. Comme le montre le schéma ci-dessus, un repas végétalien se révèle bien moins polluant qu’un repas omnivore.

  Par ailleurs, les élevages rejettent diverses substances polluantes pour les sols, les eaux, mais aussi pour certains animaux et plantes: ce sont les nitrate, phosphate, ammoniac, cuivre et biocides (pesticides et désinfectants), utilisés pour les cultures ou dans les fermes d’élevage à raison d’une quantité 6 fois supérieure que pour la production de protéines végétales. À cela s’ajoute une quantité de déchets agro-alimentaires dont l’élimination pose problème: chaque année, la France produit en effet 600 000 tonnes de farines de viande et d’os, ainsi que 160 000 tonnes issues des volailles (abats, plumes…) et plus de 200 000 tonnes de graisse. Les farines sont depuis la crise de la vache folle incinérées, ce qui ne constitue bien évidemment pas une gestion écologique. On dénombre pour l’industrie laitière 9 millions de tonnes de déchets pour 25 millions de tonnes de lait produit: lactosérum, mais surtout veaux mâles inutiles et vaches réformées, des « déchets » « valorisés » en bêtes à viande et constituant 40% des bovins de consommation (7): le lien entre industrie laitière et industrie de la viande est ainsi indissociable. Consommer les uns, même sans consommer soi-même de la chair animale revient à en alimenter le commerce.

  Cette mobilisation des ressources diverses à laquelle s’ajoute un caractère fortement polluant font ainsi de l’élevage un danger pour la flore et la faune: la FAO note que 305 sur les 825 écorégions (zone géographique comportant des caractéristiques géologiques, climatiques, des sols, une flore et une faune uniques) terrestres sont menacées par l’élevage (8).
  L’agriculture raisonnée ou biologique ne permet d’agir que sur les engrais utilisés; l’impact environnemental des autres paramètres ne peut quant à lui pas être réduit. L’ONU conclut enfin dans un rapport sur les impacts environnementaux de la production et de la consommation qu' »une réduction importante des impacts n’est possible que par un changement sensible d’alimentation à l’echelle mondiale, sans produits animaux » (9).

  • Elevage et famine

  Selon une estimation de la FAO, 805 millions de personnes sont sous-alimentées (10) et un tiers des enfants dans le monde souffrent de malnutrition. Comme nous l’avons vu, la consommation d’eau est un aspect du problème, ainsi que le montre le schéma présenté plus haut, alors que les ressources sont limitées et que plus d’un milliard de personnes n’ont pas d’accès à l’eau potable.

  Faible rendement et impact sur les pays du Sud

  Par ailleurs, la lutte contre la faim dans le monde rencontre entre autres difficultés l’utilisation des produits agricoles dans le secteur de l’élevage. Gaspillage de ressources, l’élevage est en outre une activité peu rentable: la quantité immense de calories ingérées par les animaux est en majeure partie perdue dans le processus d’élevage. Par exemple, sur 86% des calories consommées par un boeuf durant ses trois ans de vie, 13% seulement seront fixées dans la carcasse destinée à la consommation (11). Cela s’applique également à tous les aliments issus des animaux: viande, produits laitiers, oeufs. Les ressources investies dans l’animal fournissant les produits ne peuvent être restituées en intégralité, il y a une importante déperdition. Nous avons vu que 85% de la production mondiale de soja était destinée aux animaux, alors qu’il s’agit pourtant de denrées hautement nutritives consommables par l’homme.

  Ce soja est en majeure partie en Amérique latine et ensuite importé vers les pays développés (malgré une accaparation tout aussi importante de l’espace dans ces derniers), les cultures comme le bétail ne sont pas destinés aux populations locales souffrant pourtant de sous-alimentation. Nourriture d’ailleurs abondamment gaspillée par les magasins jetant les invendus.

  Se nourrir de produits animaux a donc un impact humain immense, et nous sommes face à un choix moral dans nos habitudes de consommation qui n’implique aucune privation pour nous. Et ce dans tous les sens du terme: nous n’avons pas besoin de produits animaux pour être en bonne santé, et si l’argument du plaisir peut sembler secondaire dans un tel cas, il convient de rappeler que la cuisine végétale n’est pas moins savoureuse, variée, et source des mêmes agréments.

• Le poids du choix individuel dans la balance

  Il est tentant de penser qu’à échelle individuelle, notre part ne pèse pas bien lourd sans action des pouvoirs publics et d’organismes officiels. Outre le fait qu’une contribution est toujours utile, il convient de rappeler que l’agriculture et donc en majeure partie l’élevage ne sont maintenus à flot que par les subventions qui lui sont allouées via la PAC, et non par des organisations indépendantes. Le contribuable dépense ainsi son argent dans l’élevage de manière indirecte, par l’argent public. En France, le revenu des agriculteurs provenait en 2006 à 77% de ces subventions (12): subventions sur les produits, à l’exportation, à la promotion publicitaire, aux soins vétérinaires entre autres choses (13), sans parler de coûts externalisés comme celui du traitement de la pollution de l’air et des eaux qu’il implique.

  La nécessité d’allouer des subventions à ce secteur s’explique par la loi de l’offre et la demande: tant qu’il y aura une demande pour ces produits, le secteur aura une raison d’être. Sachant que la demande est sans cesse plus croissante dans les pays industrialisés comme dans les pays émergents, la situation ne cesse de s’aggraver: l’environnement se dégrade tandis qu’il devient de plus en plus difficile de nourrir les populations.

  Or, dans un monde où l’argent détermine sa marche, un achat est aussi puissant qu’un vote: nous avons tous du pouvoir.

(1) Soyatech, n.d. « Soy facts », « Major Products ».
(2) FAO, « Value of virtual water in food, principles and virtues« , Rome : Food and agriculture organisation of the United Nations, 2002.
(3) Americal Journal of Clinical Nutrition, « Quantification of the environmental impact of different dietary protein choices« , 2003.
(4) American Journal of Clinical Nutrition, « Diet and the environment: does what you eat matter?« , 2009.
(5) American Journal of Clinical Nutrition, « Quantification of the environmental impact of different dietary protein choices« ,  2003.
(6) idem.
(7) FranceAgriMer « La filière bovine française face à la sortie des quotas laitiers », Les synthèses de FranceAgriMer, n°12, 2012.
(8) Food and agriculture organisation of the United Nations (FAO), « Livestock’s long shadow, environmental issues and options« , 2006.
(9) ONU, « Assessing the Environmental Impacts of Consumption and Production« , 2010, p.82 (en anglais).
(10) FAO, FIDA et PAM, 2014. « L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde 2014. Créer un environnement plus propice à la sécurité alimentaire et à la nutrition« . Rome, FAO.
(11) FAO, « Meat and meat products in human nutrition in developing countries« , Rome : Food and agriculture organisation of the United Nations, chap. 1., 1992.
(12) Le Monde, « Le revenu des agriculteurs français est constitué à 77% de subventions publiques« , 2007.
(13) Pour aller plus loin, je vous invite à lire le remarquable article de Végébon sur le sujet et les données qui y sont collectées: « Pourquoi devenir végétarien? Raison 8: les impôts« .

Publicités

2 réflexions au sujet de « Véganisme et impact global »

  1. Connais-tu Lionel Barbot ?

    Il est super intéressant, on peut voir sa conférence gesticulée à propos des paysans, sur le net.

    Pour ce qui est de la consommation et de l’éducation, si on apprenait aux gamins dès l’école, comme on leur a appris le tri etc, comment consommer raisonnablement, il y aurait beaucoup de progrès.

    Je pense que si on consommait raisonnablement les produits animaux, l’impact serait bien moindre.
    De la viande une fois par semaine maximum, pour commencer…

    Le problème, aussi, c’est le gaspillage : il n’y a qu’à regarder les retours d’assiettes dans les restos, les foires et fêtes de village, ou simplement les poubelles publiques.
    Si les gens apprenaient la valeur du mager…

    Aimé par 1 personne

    1. Je n’en avais jamais entendu parler, mais je prends note et irai sans nul doute visionner sa conférence car le sujet m’intéresse.

      Concernant l’éducation, le rapport à la nourriture et au gaspillage, je ne peux qu’être d’accord avec toi bien sûr. Je ne suis pas certaine que l’habitude que nous avons des immenses rayonnages de supermarché soit à cet égard bénéfique: tout semble illimité, le gaspillage sans conséquence puisque tout est bien achalandé, éternellement remplacé et à notre portée si l’envie nous en prend. Là où c’est paradoxal, c’est qu’on nous abreuve de discours culpabilisateur par rapport à l’électricité et l’eau et leur gaspillage…Et que ça marche! On allume un petit feu de paille pour détourner de l’incendie, en somme.

      Quant à la consommation de produits animaux, le simple fait d’enseigner à tous ses conséquences serait sans doute très utile.

      Malheureusement, toutes ces démarches d’information et de questionnement de notre mode de vie sont à l’heure actuelle personnelles, isolées, et souvent moquées. Alors pour ne pas finir sur une note pessimiste ce commentaire, je dirais: parlons-en 🙂

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s